Alors que le parlement européen a récemment trouvé un compromis avec les Etats membres de l’UE sur la délicate question de la limitation des bonus en Europe, les réactions sont mitigées. Si les supporters de la mesure saluent un « frein pour la portée des prochaines crises et contre les abus du monde de la finance », les détracteurs affirment clairement que cette décision portera préjudice à l’exercice des professions financières sur le continent, soit en provoquant des départs massifs de banquiers, soit en forçant les sociétés de services financiers à augmenter les salaires fixes ce qui impactera leur rentabilité et les fragilisera dans un contexte international.

 

En quoi consiste-t-elle exactement, cette fameuse mesure qui pourrait entrer en vigueur dès 2014 ? Le compromis est simple : les bonus ne devraient plus pouvoir s’élever à plus de 100 % du montant de la rémunération fixe par an, avec une possibilité de représenter un maximum de 200 % toutefois, ceci nécessitant l’accord d’une majorité qualifiée d’actionnaires (donc cela ne concernera que les cadres dirigeants). Et dans ce second cas, 25% du bonus devra être sujet à versement différé sur une période d’un minimum de 5 ans.

On pourra minimiser la portée de cette décision en disant que peu de salariés, en proportion des effectifs, ont accès à de telles rémunérations, ce qui est vrai. Toutefois, cette réglementation peut avoir l’effet quasi immédiat (à court terme, Y+1) de précipiter le départ à l’étranger des opérateurs les plus performants, les mieux rémunérés et les plus rémunérateurs pour leur établissement. Depuis le début de l’année, plus de 50 traders sont déjà partis pour Londres depuis 5 établissements français des plus gros et connus de la place. Et les meilleurs étaient déjà partis depuis fin 2011…

Mais pourquoi les français partiraient-ils ? Une telle règlementation ne devrait-elle pas affecter toute l’Europe de la même manière, sans possibilité d’arbitrage hormis celle de quitter le continent ? Il n’en est rien. En effet, dans les pays anglo-saxons (et nous en avons un à nos portes), les salaires fixes sont d’ores et déjà plus élevés qu’en France. Et les bonus peuvent, dans les meilleurs cas, représenter de 2 à 5 fois le montant du salaire fixe annuel. Si la flexibilité du bonus disparait, alors nos opérateurs seront tentés de partir dans des pays à fixe plus élevé, comme le Royaume-Uni. Alors les banques françaises vont-elle augmenter leur fixe ? La réponse est bien sûr non. Les banques hexagonales ne pourront se le permettre car cela affectera leur rentabilité, diminuera les dividendes versés, impactera leur valorisation. A Londres, de plus, il est de notoriété publique le marché du travail est plus flexible (comment pourrait-il être autrement ?) sur le plan social et également fiscal, ce qui permet de payer plus cher les bons éléments. Et le rôle central de place financière de Londres, en Europe, nécessite aussi des investissements élevés pour attirer les talents, ceci perdurera.

 

Malgré cet avantage, le ton de Londres se fait menaçant, comme on peut le voir avec la déclaration du pétillant Boris Johnson, maire de Londres : « Le meilleur résultat que cette mesure peut espérer atteindre est un soutien à Zurich, Singapour et New York aux dépens d’une UE en difficulté. Les gens vont se demander pourquoi nous restons dans l’UE si celle-ci persiste dans ce genre de politiques contre-productives. Bruxelles ne peut pas contrôler le marché mondial des talents dans le domaine bancaire et ne peut pas décider de la paie des banquiers à travers le monde ». C’est normal, il défend sa ville et son statut de hub financier international. Et en plus, cela ravive les vieilles tensions entre l’UE et le Royaume-Uni. Parfait timing pour cette mesure. Pendant ce temps, les statistiques US confirment une hausse des bonus à NYC de plus de 8% pour les versements au titre de l’année 2012 par rapport à 2011.

 

Et donc, après ce laïus, que penser de tout cela, entre les pour et les contre et avec bien évidemment quelques pensées égoïstes dans cette affaire ?

Nous l’avons toujours dit, les abus doivent être combattus en finance comme ailleurs, mais en finance surtout étant donné l’impact sur l’économie. S’il y a des bonus abusifs ou qui entrainent des prises de risques inconsidérées, il faut les limiter, c’est une évidence. Mais ceci ne concerne qu’une toute petite minorité des bonus versés. Il est assez regrettable de voir une mesure créer un cadre si général qui, s’il ne concerne que peu de salariés, envoie un signal assez négatif et poussera probablement de nombreux opérateurs au départ (et donc recrutement de profils moins expérimentés ou moins efficaces), entraînera des délocalisations de certains services vers l’étranger (moins de recette fiscales, moins de richesse créée sur le plan national), ou encore un surenchérissement des charges fixes qui pèsent sur les banques (détérioration de leur profil financier par rapport aux peers des pays non touchés par la mesure).

Cette mesure de Bruxelles repose sur une bonne intention. Mais nous ne croyons pas à l’efficacité d’un tel cadre qui détériorera la place de l’Europe et des établissements européens dans la finance mondiale. L’Europe n’est pas le monde et tant que la concurrence du monde n’aura pas une telle même approche, cette réforme restera inefficace. Inefficace en raison des conséquences citées plus haut (et donc avec un biais négatif sur l’industrie financière), mais aussi en raison de la faculté des banques à finalement tenter de contourner cette mesure (donc une perte de temps improductive et une mesure caduque).

Nous sommes pour une Europe libérale, avec une finance au service de l’économie, régulée mais avec les moyens d’avancer et de promouvoir les établissements européens face aux autres de façon à participer à la croissance sur ce continent. Un tel interventionnisme n’est pas en ligne avec nos convictions. Mais ceci reste ouvert au débat…

 Sources: reuters, bloomberg markets, efinancialcareers
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