On entend très souvent parler de bulles. De quoi s’agit-il ? Quelle est leur histoire ? Peut-on les prévoir ? Cet article tente d’apporter des réponses à ces interrogations légitimes, que l’on s’intéresse ou non à la finance.

Qu’est-ce qu’une bulle spéculative ?

Selon le Vernimmen, la définition d’une bulle est la suivante :

« Une bulle financière ou bulle spéculative correspond à une situation où le cours des titres augmente fortement et atteint des niveaux jugés, par une petite minorité de personnes lucides, comme globalement excessifs en comparaison avec la valeur réelle des actifs. Elle s’achève généralement par un éclatement de la bulle et une baisse rapide des cours
La première bulle mémorable eut lieu en Hollande avec la spéculation sur les bulbes de tulipes au milieu du XVIIe siècle. »

Une bulle spéculative, en bourse, est donc tout simplement l’envolée excessive du prix de certains actifs, de manière totalement non corrélée à la valeur réelle des fondamentaux. Aussi appelée bulle boursière, ce type d’évènement est dû au fait que la plupart des investisseurs estiment que le prix de vente sera encore plus élevé dans le futur, créant de ce fait un effet de masse, gonflant ainsi artificiellement les prix du marché.

La bulle est donc un gonflement des prix déconnecté de l’économie réelle, d’où son nom. Une bulle peut se former durant plusieurs semaines mais plus généralement mois ou années. Dans tous les cas, une bulle a pour conséquence finale un éclatement, c’est-à-dire un effondrement brutal des prix pouvant être à l’origine d’une crise ou sa conséquence directe.

Le phénomène des bulles est très lié avec celui des crises financières. Minsky et Kindleberger en ont décrit au XXe siècle le schéma, qu’il est instructif de rappeler :

–          Etape 1 : Un fait économique nouveau ou ignoré qui possède des perspectives de profits importants devient le sujet de l’attention des marchés et des milieux financiers. Cela a pour effet de rendre les marchés euphoriques. Récemment, on peut citer le développement de la nouvelle économie, ou encore l’avènement des LBO faisant appel à l’effet de levier et à la possibilité d’emprunter à taux faible pour acquérir des biens immobiliers à la valeur supposée croitre rapidement. Dans les périodes plus anciennes, on retrouve ce phénomène pour les perspectives mirobolantes de la mise en valeur de la Louisiane par la Compagnie du Mississipi vers 1715 ou bien la spéculation sur le développement des chemins de fer dans l’Ouest américain au XIXe siècle.

–          Etape 2 : Après être tout d’abord en possession de quelques initiés qui en tirent parti, la grande masse des investisseurs se montre attirée par le phénomène nouveau et ses perspectives de gain rapide.

–          Etape 3 : En raison d’un sur-achat, c’est-à-dire d’un courant acheteur bien plus fort que les vendeurs et perturbant l’équilibre des cours, les cotes des titres concernés par la bulle augmentent très rapidement et de manière soutenue, se déconnectant bientôt de la valeur réelle. Les initiés et les meilleurs professionnels s’en aperçoivent généralement à ce moment là, aussi leur décision est le plus souvent de consolider et prendre leurs bénéfices.

–          Etape 4 : L’euphorie est bientôt remplacée par la peur face aux prises de bénéfices de plus en plus grandes, jusqu’au moment charnière ou la bulle marque l’arrêt lorsque les forces acheteuses et vendeuses s’équilibrent, avant de s’effondrer brutalement à la faveur d’un mouvement de panique de masse. Ce moment, certes prévisible, reste extrêmement difficile à dater même pour ceux qui, lucides, se rendent compte de l’existence de la bulle.

Outre la fameuse bulle des tulipes au XVIIe siècle, on peut citer les bulles et crises suivantes au cours de l’histoire :

–          Les crises anglaises et françaises du début du XVIIe siècle,

–          La railway mania (milieu du XIXe siècle aux USA),

–          La crise européenne de 1873,

–          La bulle immobilière de Floride (1926),

–          La crise de 1929,

–          La crise du nickel en Australie (1970),

–          Le krach de Wall Street de 1987,

–          La bulle immobilière au Japon dans les années 1990,

–          La bulle Internet (Dot Com Bubble) en 2000,

–          La crise des subprimes (2007-2008)

L’histoire des bulles

1/ La Tulipomania (1937)

Il s’agit de la première bulle connue, la première bulle spéculative de l’histoire. Elle a été caractérisée par l’augmentation totalement hors de toute mesure du prix des bulbes de tulipes en Hollande (alors Provinces-Unies). En février 1937, c’est-à-dire à l’apogée de la bulle, un seul bulbe coûtait le prix de vingt ans de salaire pour un ouvrier. A l’éclatement de la bulle, la ruine fut totale pour de très nombreuses familles et la région resta marquée des années par le désastre. C’est à cette bulle que Gordon Gekko fait référence dans le film Wall Street, Money Never Sleeps. Ci-dessous, le cours de la tulipe avec l’évolution caractéristique d’une bulle. Cette bulle est peut-être le plus ancien exemple d’une crise boursière, mais elle en est aussi peut-être le meilleur.

copyright image: Marcello Bersini

2/ Les crises anglaises et françaises du début du XVIIe siècle

La crise anglaise découle de l’envolée des cours de la Compagnie Anglaise des Mers du Sud entre 1711 et 1720. Celle-ci disposait à l’époque d’un monopole sur les colonies espagnoles. La bulle éclata brutalement au début des années 1720.

La crise française, quant à elle, est liée aux actions de la Compagnie du Mississipi. Intégrée en 1717 dans la Compagnie Perpétuelle des Indes, elle disposait du monopole de l’importation des produits venant de Louisiane, colonie Française jusqu’à Napoléon. L’écossais John Law, en habile négociateur, avait fait la promotion des nombreuses richesses de la colonie, ce qui attira de nombreux investisseurs Français. Cependant, après une croissance du cours de moins de 500 livres à environ 15 000 livres, les bénéfices décevant entraînèrent l’éclatement de la bulle et le titre ne valut dès lors plus rien.

3/ La railway mania (milieu du XIXe siècle aux USA)

Il s’agit d’un krach boursier lié à la chute des cours des actions de compagnies de chemin de fer en raison de dividendes décevants. Cette bulle toucha les investisseurs de France et d’Angleterre principalement.

4/ La crise européenne de 1873

A cette époque, l’Allemagne et l’Empire Austro-hongrois étaient en plein essor. Grâce à l’unification de ces deux économies, les fonds levés ont explosé et de très nombreux investisseurs ont montré leur intérêt. Cependant, après l’échec de l’exposition universelle de Vienne en 1873 qui attira peu de visiteurs, certaines entreprises (plus d’une centaine tout de même) ayant investi dans l’évènement firent faillite. Ceci entraîna une grave crise.

5/ La bulle immobilière de Floride (1926)

Le Sunbelt de la Floride a, durant le début du XXe siècle, attiré de très nombreux ménages aisés qui ont investi dans l’immobilier. Ceci produisit une forte envolée des cours. En à peine un an, les prix ont en effet été multipliés par 4. Le scepticisme finit par l’emporter et ralentit la croissance des cours, jusqu’à un ouragan qui provoqua l’éclatement en 1926.

6/ La crise de 1929

Le dynamisme très puissant des Etats-Unis, grâce à une économie de marché performante, fait des émules au XXe siècle. Le sentiment partagé est que tout est possible et que chacun peut faire fortune, que ce soit grâce à son propre travail ou grâce au capital dont l’on dispose. Partout règne l’optimisme et la prospérité semble installée pour des années.

Cette époque marque l’avènement des investisseurs. Leur nombre augmente très fortement après des années de hausse des cours. 500 dollars investis en 1920 représentent des bénéfices de plus de 25 000 dollars neuf ans plus tard.

Le jeudi noir, journée du 2 octobre 1929, le marché s’effondre, probablement en raison d’une mauvaise politique monétaire menée par la Fed, à moins que des effets liés à une surproduction pour une demande insuffisante soient aussi responsables.

Cette crise entraînera misère, chômage et faillites et perdurera jusqu’à la seconde guerre mondiale. C’est aussi la première fois dans l’histoire qu’une crise se propage si rapidement, touchant la plupart des économies de la planète. C’est probablement en raison de cette crise que les conditions favorables à l’apparition de fascismes en Europe apparurent, notamment en Allemagne, déjà ruinée par la Première Guerre Mondiale. Cette crise entraîna également une profonde et durable crise de confiance.

7/ La crise du nickel en Australie (1970)

Après la découverte de gisements très intéressants par Poseidon (une firme minière australienne) en 1969, les cours s’envolent, passant de moins d’un dollar à 280 dollars australiens. Rapidement, la déconnexion par rapport à la réalité se fait jour et les cours s’effondrent alors.

8/ Le krach de Wall Street de 1987

Après une période d’euphorie en bourse et pour la première fois, il semblerait que les technologies informatiques soient à l’origine d’une chute des cours. Certains programmes incorporant des stops, planchers et plafonds étaient largement utilisés parmi les opérateurs de marché et présentaient l’avantage d’exécuter des ordres sans l’intervention de l’homme. Une vente massive entraîna la chute du Dow Jones de plus de 22% en une seule journée de cotation.

A noter que le trading algorithmique n’a pas disparu, il est aussi à l’origine du flash krach sur le Dow-Jones le 6 mai 2010 (-9% en quelques minutes avant que l’indice ne se redresse). Certes, les algorithmes sont beaucoup plus fiables aujourd’hui, mais avec plus de 30 à 40% des ordres uniquement passés par des machines, le risque de krach reste fort.

9/ La bulle immobilière au Japon dans les années 1990

La croissance économique du Japon durant toutes les années 1970-80 a marqué les esprits, un peu comme ce que connaît la Chine aujourd’hui. Les prix de l’immobilier connurent des hausses conséquentes (un peu comme ce que connaît la Chine aujourd’hui aussi). Un retournement brutal se fit sentir et le Nikkei perdit 10 000 points brutalement. S’ensuivit une chute des prix de l’immobilier.

On retrouvera plus tard ces deux faits, dans un ordre différent, lors de la crise des subprimes.

10/ La bulle Internet (Dot Com Bubble) en 2000

A partir de 1995, une forte tendance haussière s’observe, d’abord aux USA puis partout ailleurs, pour les titres liés à la nouvelle économie, c’est-à-dire les nouvelles technologies et Internet. Sociétés de télécoms, sociétés Internet presque sans actifs, new tech sont propulsées à la hausse par un optimisme et une spéculation très forts. Très peu d’économistes relèvent ici la bulle, pensant que les autres exemples étaient des phénomènes oubliés. « La technologie ne connaîtra pas de limites ». La rentabilité, si. Un des évènements les plus marquants de la période reste la fusion Warner Aol ou l’introduction en bourse de Yahoo. En mars 2000 cependant, essoufflés, les cours vont se retourner brutalement et la bulle éclatera. L’exemple le plus parlant est l’évolution du Nasdaq (valeurs technologiques) :11/ La crise des suprimes

Il s’agit ici d’une crise et d’une bulle plus subtile. On pourrait plutôt la caractériser par une bulle financière et une crise de la finance mondiale, couplée à une crise immobilière aux USA, entraînant une crise économique mondiale. Sans l’action des gouvernements et des banques centrales, cette crise qui est arrivée dans la discrétion aurait pu être plus grave encore que la crise de 1929 de par les effets de l’imbrication des économies.

En conclusion, les bulles sont des phénomènes somme toute courant. Parfois prévisible grossièrement, elles existent depuis que les échanges sont organisés par les hommes et si elles ont pris de l’importance, c’est uniquement de par l’imbrication toujours plus grande des économies de la planète et la multitude des investisseurs. Elles prennent forme en raison de biais psychologiques, conduisant à des réactions de sur-euphorie qui entraînent de mauvaises prévisions et de mauvaises évaluations. Ceci est dû aux sentiments des intervenants sur le marché. Vu comme une richesse ailleurs, le sentiment serait donc ici la véritable tare de l’investisseur, non rationnel et sujet aux émotions.

Partager