On nous rebat sans cesse les oreilles avec le fait que la crise des subprimes n’avait pas été prévue. En effet, mi 2007, soit quelques mois seulement avant le début de la crise, des experts du FMI estimaient que « la croissance mondiale devrait rester vigoureuse en 2007 et 2008 ». Inutile de préciser que cela n’a pas été le cas. Dès lors, on peut se poser légitimement la question suivante : peut-on avoir confiance dans des modèles mathématiques qui n’avaient ni prévu l’explosion de la bulle internet, ni la crise asiatique et russe de 1997, ni le retournement des marchés de 1987 ?

Jean-Philippe Bouchaud apporte un début de réponse : « Si l’on compare avec la physique, il semble équitable de dire que le succès quantitatif des sciences économiques a été décevant, écrit-il. On sait lancer des fusées sur la Lune, ou extraire de l’énergie de minuscules variations de masse atomique. Mais quel est l’exploit de référence de l’économie ? Son incapacité récurrente à prévoir et à éviter les crises, y compris l’effondrement mondial du crédit [en 2008]. »

Au moins 4 raisons peuvent être invoquées pour expliquer la relative incapacité des modèles financiers à prédire les situations de crise.

1/ l’irrationalité des acteurs du marché : si la théorie de la main invisible se base sur un « homo œconomicus » rationnel, le fait que les agents économiques et les opérateurs de marché soient rationnels dans leur décision n’est pas avéré. Ainsi, les modèles se baseraient sur des présomptions non vérifiées, ce qui peut expliquer leur incapacité à prévoir le futur.

2/ l’idéalisation des marchés : les processus probabilistes et les modèles browniens utilisés en finance postulent sur la rareté d’évènements extrêmes. En d’autres termes, les outils mathématiques utilisés dans la finance seraient plutôt conçus pour des situations moyennes et normales, non pour décrire des évènements extrêmes tels que des krach, pour lesquels ils seraient inadaptés. L’économiste américain Paul Samuelson a fait du mouvement brownien la base mathématique de la théorie financière et ses travaux ont ensuite été repris et prolongés par Markowitz (optimal portfolio), Scholes, Black ou Merton (pricing d’une option, modèle Black & Scholes). Pourtant, d’autres mathématiciens ou économistes ont mis en garde les théoriciens financiers, comme le français Mandelbrot qui arguait que les marchés du monde « réel » étaient régis par un hasard moins « sage » que celui répandu dans les modèles browniens. De nombreux acteurs comme Moody’s utilisent toujours des modèles browniens, comme dans le modèle KMV qui évalue le risque de défaut d’une contrepartie, très utilisé parmi les institutions financières. François Quittard-Pinon et Olivier Le Courtois, de l’EMLyon, ont d’ailleurs recalculé un ensemble de probabilités de défaut établies par Moody’s sur la période 1920-1996, mais en utilisant dans leur calcul un processus de Lévy (plus adapté à la description des irrégularités). Leur modèle prédit un risque de faillite jusqu’à cinq fois plus élevé que l’estimation de Moody’s ! Il n’y a donc pas de science exacte…

3/ des modèles efficaces, oui mais sauf pour les krach : Nicole El Karoui, fondatrice du master en finance de marché du même nom, pense quant à elle que les modèles de probabilités de la finance « sont faits pour fonctionner dans des situations ordinaires », non « pour des périodes de surchauffe » pendant lesquelles « les comportements ne sont plus rationnels ». Ces modèles ont en effet été conçus pour calculer les risques probables et les profits espérés d’un opérateur individuel et non pour contrôler le système dans son ensemble. En effet, comment, avec les modèles standards, pourrait-on prévoir le défaut simultané de milliers de débiteurs comme lors de la crise des subprimes, ce qui a entrainé le massacre du marché des CDO et l’effondrement de l’immobilier américain.

4/ le biais cognitif des investisseurs vis-à-vis des avertissements qu’ils reçoivent. Si certains acteurs ont une vision qui vont à l’encontre du mouvement dominant du marché, ils ne sont souvent pas écoutés, de même que les leçons des crises ne sont que rarement tirées.

 

Pour en savoir plus, consulter l’article « Kerviel ou les folles croyances de la finance » de Sciences Et Avenir sur lequel nous nous sommes appuyés pour la rédaction de cette brève.
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