Ca pompe mais pas du cash.

Ca pompe mais pas du cash.

 Le pétrole et plus particulièrement son prix, c’est l’un des sujets chauds du moment, qui a des implications gigantesques que ce soit au niveau de l’économie des pays tant producteurs que consommateurs, au niveau géopolitique, au niveau financier avec les effets que l’on sait sur les marchés (ce qui continue à se passer aujourd’hui ne fait pas exception à la règle) et aussi des effets sur le plan stratégique : quel monde et quelle énergie pour demain ?

Depuis des années, au moins 10 ans pour être exact, le consensus était pour un prix du pétrole toujours plus élevé. Ce consensus, cette certitude (chez Morning-Meeting, nous détestons le consensus, ça empêche de penser et ça peut même rendre idiot), a véritablement commencé lorsque le prix du baril de pétrole (Brent ou WTI, on ne sait plus trop) est passé pour la première fois au-dessus de la barre des 60 Dollars US. La réthorique, qui aura duré plusieurs années, était la suivante : ‘Le pétrole est la source d’énergie principale à l’heure actuelle. C’est une ressource disponible en grandes quantités mais en quantités limitées exploitablement parlant. La demande de pétrole et la consommation étant en hausse constante (notamment en raison de la montée en puissance des grands émergents comme la Chine) face à une offre qui restera limitée, les prix ne peuvent par conséquent qu’augmenter’. Cette vision a appuyé les projections imaginant dans un futur proche un baril à 200 $ ou un litre d’essence à 2 euros pour la France (dixit Christophe de Margerie, alors patron du groupe Total, RIP). Voici en substance ce que les stratégistes de la plupart des institutions financières déclamaient à longueur de journée à la fin des années 2000 et au début des années 2010.

Alors certes, il y a bien eu la chute des prix au moment de la crise économique qui a succédé à la crise financière liée aux subprimes, à la toute fin des années 2000, mais selon ces mêmes stratégistes la baisse du prix du baril était conjoncturelle et non structurelle (due à la situation présente de l’économie, sinistrée, et donc non la conséquence d’une tendance de fond). D’accord, argument recevable. Mais… des éléments furent oubliés.

Car le début des années 2010, c’est aussi l’avènement du gaz et du pétrole de schiste. Pour résumer, il s’agit d’une technique permettant d’extraire du pétrole (ou quelque chose y ressemblant fortement) via une technique nouvellement maîtrisée consistant à obtenir ce pétrole (auparavant inaccessible) par fracturation hydrolique du terrain (c’est pour cela qu’on parle de techniques ‘hydraulic fracking’ ou ‘shale oil’). Qu’est-ce que cela veut dire en substance ? Tout simplement que l’offre de pétrole, supposée fixe et même en baisse (à la fois relative et réelle), devient haussière : la preuve étant que les Etats-Unis, fin 2013, sont devenus net exportateurs de pétrole. Malgré leur consommation colossale. Une révolution et peut-être un pas de plus vers l’indépendance énergétique !

La situation a donc changé : la ressource ne semble plus si épuisable à moyen ou long terme. L’effet sur les prix va finir par s’en ressentir. Malgré ces changements, la vision des stratégistes n’a pas évolué. Nous sommes en Février 2014 et l’un des auteurs de Morning-Meeting a un discussion avec un analyste d’une grande banque américaine (aux initiales de GS pour être tout à fait honnête). Les prévisions pour le baril de pétrole sont à l’époque autour de 150 dollars, donc très positives. A la question « mais avec les nouvelles techniques non conventionnelles comme la fracturation hydraulique aux Etats-Unis, ne pensez-vous pas que l’équilibre offre-demande va basculer au bénéfice des acheteurs et donc que les prix du baril pourraient baisser ? » on va répondre simplement « Non non, nous sommes positifs (bullish) sur le pétrole et c’est d’ailleurs le cas sur toutes les matières premières ». Intéressant. Cela sert de bon rappel pour 1/ ne jamais prendre de décision sur le simple conseil des stratégistes et 2/ lorsqu’une grande banque vous dit de prendre une position quelconque, il est parfois bénéfique de prendre la position strictement inverse. Le plus amusant c’est qu’aujourd’hui avec un baril à 30 $, les mêmes stratégistes sortent des études avec un prix du baril attendu jusqu’à 20 $. Peut-être le bon moment pour redevenir haussier sur le pétrole ?

Bien-sûr, personne n’affirme que la baisse est la conséquence unique de l’augmentation de l’offre depuis les Etats-Unis. L’OPEP s’est défendue. Brutalement. L’Arabie Saoudite a baissé ses prix afin de tenter de détruire la nouvelle industrie pétrolière américaine et aussi de nuire à ses ennemis russes et iraniens. Mais en tout état de cause, cette baisse des prix qui quoi qu’on en dise pouvait être anticipée, a entrainé des modifications majeures :

 – 1. au niveau géopolitique : comme on l’a dit, avec la nouvelle indépendance énergétique des USA en ce qui concerne au moins le pétrole, le pays s’intéresse moins au proche et moyen-Orient. On le voit avec la politique très distante de la diplomatie américaine ces dernières années, comme si on se moquait dorénavant de la situation dans le croissant allant de la Libye à l’Afghanistan. La preuve, c’est les prix du pétrole : il y a quelques années, une situation aussi catastrophique en Libye, Syrie, Irak aurait entrainé une hausse des prix et une panique gigantesque. Ce n’est pas le cas. Egalement, on peut revoir se dessiner des alliances et une véritable guerre froide dans la région : l’Arabie Saoudite augmente sa production et baisse ses prix pour mettre les industries de pétrole de schiste à genoux aux Etats-Unis et aussi pour contrer le retour de l’Iran qui a besoin d’un pétrole à 140 $ pour gagner de l’argent.

 – 2. au niveau économique : de très nombreux pays sont touchés. On commence à voir les premières faillites de producteurs aux Etats-Unis. La Russie est impactée, avec son économie encore trop peu diversifiée et très exposée aux matières premières : la chute des cours du baril de pétrole est responsable d’une partie de la récession frappant le pays. L’Iran bien-sûr, qui par son retour en grâce, peut à nouveau exporter du pétrole, est aussi durement touché. Le Venezuela qui a besoin d’un baril à 120 $ aussi. Et même l’Arabie Saoudite, la conséquence directe étant un déficit public qui pourrait être de près de 20% en 2016. Mais quand on veut se débarrasser de concurrents gênants, on est prêt à faire des sacrifices. Mieux vaut perdre un pied que les deux jambes.

Cependant, les prix plus faibles peuvent être une bonne nouvelle pour les pays importateurs, comme en Europe, ou même en Chine dont la consommation de pétrole est très importante. Mais pour le cas de l’Europe, la baisse des prix entraine des pressions déflationnistes (analyse de la situation ici) et pour ce qui est de la Chine, c’est le ralentissement de l’économie qui favorise la baisse des prix en raison d’une consommation d’énergie moins importante que prévu. C’est un cercle vicieux, encore une fois.

 – 3. au niveau financier : comme on l’a dit plus haut et dans une précédente analyse, les prix du pétrole sont devenus ces derniers mois et semaines encore plus importants. Ils sont interprétés comme un véritable baromètre de l’économie et les indices boursiers y ont été et sont encore très corrélés. L’impact étant économique, il devient logiquement financier et les fluctuations du baril ont clairement impacté les cours des actions de plusieurs secteurs : Energie, Ressources Naturelles, Financières, …

 – 4. au niveau stratégique : au moment de l’après COP 21 et tous les bons sentiments en termes d’énergie propre, un pétrole bon marché n’est pas forcément une bonne nouvelle. Il devient beaucoup plus rentable et facile de continuer à exploiter les énergies fossiles plutôt que de développer d’autres énergies dites vertes (on parle ici de l’éolien, du solaire, de l’hydraulique et pas de fausses énergies vertes comme l’abomination des « biocarburants » qui n’ont de bio que le nom). C’est donc une vraie problématique : quelle stratégie définir pour l’énergie du futur sans les incitations fortes que provoquait un pétrole trop cher ?

Voilà la situation. Nous n’avons pas mentionné la contrebande de pétrole par des groupes terroristes tous plus clownesques et fous les uns que les autres, mais cela n’aide probablement pas à améliorer la situation. Il y en a forcément que ça arrange, mais c’est une autre histoire.

Le baril de pétrole, cours du WTI Texas sur 5 ans / Source : Bloomberg Markets

Le baril de pétrole, cours du WTI Texas sur 5 ans / Source : Bloomberg Markets

Alors que penser de tout cela ? Peut-on faire des prévisions dignes de ce nom au risque d’être aussi ridicule que la plupart des stratégistes ? Pas forcément. Mais avec les éléments en notre possession on peut faire le constat suivant : 1/ sans réduction de l’offre de pétrole, il ne pourra y avoir de hausse des prix vers un niveau d’équilibre que nous estimons proche de celui de 2006; 2/ une autre nécessité sera le redémarrage de la croissance, mais les prévisions du Fonds Monétaire International, encore abaissées pour 2016, ne vont pas dans ce sens; 3/ l’effet Iran : l’ouverture de l’Iran, c’est potentiellement 1 million de barils supplémentaires par jour, à mettre en rapport avec la production globale estimée à 80-85 millions de barils par jour (joli chiffre, ça fait plus de 160,000 litres par seconde); 4/ l’effet spéculation : si les données macroéconomiques s’améliorent, les prix du pétrole peuvent se redresser, mais il est probable qu’on ait plus affaire à des variations de court terme qu’à des tendances de plus long terme.

Notre vision, c’est un baril dont le prix d’équilibre reviendrait dans la zone des 60 dollars, avec un horizon temporel de 12 mois. La situation est trop volatile pour faire des prévisions à moyen terme, mais c’est peut-être le moment de prendre une position spéculative sur un produit dérivé long sur le pétrole. C’est un risque, mais lorsque le baril est tombé récemment sous les 29 dollars, il semble qu’un seuil psychologique (surtout pour l’Arabie qui tient le marché aujourd’hui) ait été atteint. Ces prix ne sont pas tenables à long terme pour la plupart des économies et il y a de gros intérêts des fonds ayant financé les sociétés d’extraction de pétrole de schiste aux Etats-Unis. Situation à risques donc, difficilement anticipable, mais une hausse modérée des prix semble inéluctable malgré toutes les pressions à la baisse. Les fondamentaux, notamment la situation dramatique du proche et moyen-Orient, reviendront à un moment donné au centre du jeu. Et ça fera mal à beaucoup de baissiers.

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Breaking News: quelques heures après notre article, Bloomberg annonce la possibilité d’un rebond de 50% du prix du baril de pétrole d’ici la fin de l’année. Il semble que nous ne soyons plus seuls contre le consensus :)

Quand on vous dit qu’il faut prendre à contrepied les stratégistes !

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