La guerre du trading floor !

La guerre du trading floor !

 C’est un sujet qui nous concerne tous. Vous, nous, moi, tout le monde est d’une manière ou d’une autre exposé au risque de change, que ce soit sur votre portefeuille d’actions ou d’obligations, si vous investissez sur les matières premières, si vous êtes entrepreneur et que vous avez une ou plusieurs filiales à l’étranger hors zone euro, si votre employeur est étranger et que la majorité de ses revenus est libellée dans une autre devise, ou même si vous planifiez un simple voyage hors de la zone euro ou que vous faites un plein d’essence (ou de bon diesel). Cela vous concerne tous.

Nous parlons ici de la problématique des taux de change et des deux des plus grandes devises mondiales : l’Euro (€ / EUR) et le dollar US ($ / USD). Et si nous en parlons c’est qu’il se passe des choses intéressantes sur cette paire et en ce moment sur le dollar en particulier.

I/ Mais revenons d’abord sur 2014-2015 et la fameuse baisse de l’euro. Tout le monde est au courant que l’euro est passé de 1.35 USD pour 1 EUR au milieu de l’été 2014, pour tomber à seulement 1.20 USD début janvier 2015 puis, au plus bas, 1.048 mi-mars 2015. Depuis, l’euro est resté très faible, dans un canal de valeurs comprises entre 1.05 et 1.15 USD. La situation dure depuis un an. Illustration ci-dessous :

La parité EUR/USD sur les deux dernières années / Source : Yahoo Finance

La parité EUR/USD sur les deux dernières années / Source : Yahoo Finance

Mais peut-on ou doit-on uniquement parler de baisse de l’euro ? Car en réalité, certes l’euro s’est déprécié mais c’est surtout le dollar US qui s’est fortement apprécié en 2014 et 2015. Apprécions l’évolution du Dollar face aux principales monnaies sur les 18 derniers mois :

  1. Face à la Livre Sterling (GBP)
Source: Yahoo Finance

Source: Yahoo Finance

 2. Face au Yen Japonais (JPY)

Source: Yahoo Finance

Source: Yahoo Finance

 3. Face au Dollar Canadien (CAD)

Source: Yahoo Finance

Source: Yahoo Finance

Donc certes une baisse relative de l’Euro mais un effet cumulé bien plus puissant via la hausse du Dollar face aux autres monnaies, dont l’Euro.

Qu’est-ce que cela implique ? Beaucoup de choses, encore une fois au niveau économique et financier.

  1. Au niveau économique, la baisse de l’EUR permet d’une part de bénéficier d’un avantage compétitif face au reste du monde (et surtout au monde en Dollars US), via une baisse des prix des biens produits dans la zone Euro face aux biens produits en Dollar. En d’autres termes, un bien valant 1 EUR pouvait (toutes choses égales par ailleurs et sans aucun autre élément comme les taxes ou frais de transport, etc.) valoir 1.35 USD en 2014 sur le territoire des Etats-Unis, quand il ne vaudra plus que 1.05 USD quelques mois plus tard. Une bonne nouvelle donc pour l’industrie européenne, permettant de cette manière de rééquilibrer la balance des paiements (pour les biens encore produits en Europe, bien entendu). Par contre, c’est l’effet inverse qui a lieu pour les marchandises libellées en Dollar. On pense par exemple à l’énergie, comme le pétrole (le baril de pétrole s’échange en Dollars, Saddam a essayé de passer à l’Euro mais étrangement ça n’a pas duré longtemps, comprenne qui pourra/voudra). Ainsi on a donc un renchérissement des prix du pétrole qui vient impacter négativement la croissance et déséquilibrer de ce fait la balance des paiements. Mais comme l’Europe a la chance d’avoir encore une industrie, les effets conjugués ont été positifs : on estime qu’en 2015, le gain de croissance pour la zone Euro du fait de la baisse du cours de la monnaie unique a été de 1.2 points de PIB (source : Datastream pour Natixis).
  2. Au niveau financier, la baisse de l’Euro face au Dollar a entrainé une valorisation plus favorable des cours des actions et donc des indices dans la zone Euro en 2015, par rapport aux indices américains. En effet, la dépréciation de l’Euro a bénéficié à de nombreuses sociétés Européennes, du moins celles ayant des opérations dans la zone Euro ou des charges en Euro face à des revenus en Dollars (l’exemple typique étant Airbus Group, ça avait bien piqué en sens inverse au début des années 2000). Bien-sûr, ce raisonnement est valable pour les investisseurs locaux et non les investisseurs étrangers qui supportent le risque de change du fait de la conversion du prix de l’action en EUR vers leur portefeuille libellé dans une autre devise.

La baisse de l’Euro a donc été une bonne nouvelle, surtout dans une zone à la croissance aussi molle que la vieille Europe.

II/ Mais qu’est-ce qui impacte les taux de change nous direz-vous ? Plusieurs facteurs :

  1. Tout d’abord l’inflation : pour le taux de change entre deux monnaies et deux pays, le pays supportant l’inflation la plus forte va voir mécaniquement la valeur de sa devise se dégrader par rapport à celle de son partenaire. Eh oui, l’une des définitions de l’inflation, c’est tout de même la diminution de la valeur d’une monnaie au cours du temps.
  2. La croissance, les performances économiques : un pays dynamique, avec un taux de croissance important, va attirer les investisseurs d’une part et les agents économiques vont s’enrichir d’autre part. Une hausse des prix sera constatée et le cours de la devise de ce pays devrait théoriquement s’apprécier.
  3. La politique monétaire : ici on parle de la politique monétaire décidée au niveau des banques centrales via le mécanisme des taux directeurs. En bref, plus les taux directeurs (les taux longs décidés par la banque centrale pour permettre le refinancement des agents économiques ou des Etats) seront faibles, plus la devise du pays (ou de la zone monétaire comme la zone Euro) aura des chances de se déprécier : pourquoi en effet viendrait-on placer son argent dans un pays offrant des taux plus faibles que ses voisins ?

Bien-sûr, ces règles ne sont que théoriques. Nous allons voir qu’elles ne s’appliquent pas toujours et même rarement dans les faits.

III/ Venons en maintenant à la troisième partie de cet article : peut-on anticiper l’évolution des cours de change ?

La réponse, globalement, est non. Le marché des changes, ou Forex, est l’un des marchés les plus volatiles, qui cote en permanence. De plus, les évolutions du cours des devises ne respectent qu’assez rarement le consensus. Il y a de nombreux autres facteurs qui influencent le marché des changes (lorsqu’il est libre, ou free floating) : le sentiment des investisseurs et les réactions exagérées de ces derniers, ou bien encore tout ce qui fait obstacle au libre marché (taxes, droits de douanes, limites d’investissement à l’étranger) y sont bien-sûr pour beaucoup. Ne parlons même pas des pays ayant un taux de change fixe, ou même pegged.

L’exception à cette règle toutefois, c’est l’année 2015. Théoriquement, tous les aspects étaient réunis pour une dépréciation de l’Euro face au Dollar : la croissance américaine supérieure à la croissance européenne tout d’abord, qui a donc superformé la richesse produite en Europe et motivé les investisseurs à revenir davantage sur le continent Américain; le différentiel de taux entre la BCE (Banque Centrale Européenne) et la Fed (Federal Reserve). Certes il s’agissait de taux zéro ou proches de zéro pour l’une et l’autre en début d’année, de façon à stimuler le redémarrage des économies, mais la BCE a augmenté ses rachats d’actifs depuis fin 2014 alors que ce n’était pas le cas de la Fed, on le voit dans le différentiel d’accroissement de la valeur des bilans de ces deux institutions. De plus, la hausse des taux était prévue par les investisseurs en 2015, du fait de la situation de plein emploi ou quasi plein emploi aux Etats-Unis (5% de taux de chômage en fin d’année et la Fed ayant depuis 2008 soumis une hausse des taux à une situation de diminution durable du chômage). Et la hausse des taux a eu lieu en Décembre 2015, un peu tard mais comme prévu, de 0-0.25% à 0.25-0.5%. Et ce qui devait arriver arriva : le consensus sur la hausse du Dollar depuis mi-2014 et sur la baisse de l’Euro – cela s’est bien produit sur toute la période. Cela signifie que si vous étiez trader sur le forex, vous mettiez 100k sur USD/EUR et vous partiez en vacances : vous serez payé à la fin de l’année !

Maintenant, que se passe-t-il en ce moment et comment envisager 2016 ?

Un dollar en baisse et le reste en hausse ? / Source: Bloomberg Markets

Un dollar en baisse et le reste en hausse ? / Source: Bloomberg Markets

IV/ Difficile et intéressante question. Cela fait 24 heures que l’Euro rebondit fortement face au Dollar et même que le Dollar se déprécie assez brutalement face aux autres devises. A titre d’exemple, on a passé la barre des 1.12 et ce n’était pas arrivé depuis Octobre 2015. Historiquement, c’est vrai que le Dollar s’est souvent déprécié après une hausse des taux de la Fed, ce qui semble n’avoir aucun sens théoriquement parlant, mais qui en fait en a si l’on connait un peu le marché. Encore une fois, c’est probablement l’effet sentiment des investisseurs qui joue ici : on va pricer le futur et aussi les anticipations, quant aux déceptions, elles ne sont pas en reste. La plupart des investisseurs étaient convaincus d’une hausse des taux plus tôt et d’une intensité un peu plus forte. La décision de la Fed était finalement minimaliste et trop attendue. Mais il n’y a pas que cela. Les investisseurs n’anticipent plus non plus de hausse des taux à venir en 2016 de l’autre côté de l’Atlantique : la situation économique mondiale s’est dégradée, des critiques s’élèvent face à la décision de la Fed qui aurait agi trop tôt (il faudrait savoir !) face à ce contexte difficile. La croissance américaine, l’une des dernières locomotives, serait plus fragile que prévu et toute hausse des taux serait aujourd’hui un mauvais signal. Et enfin, du fait d’un Euro faible notamment, on anticipe une surperformance des indices boursiers Européens en 2016, ce qui fait que la demande d’Euro remonte un peu. Et donc la vente d’autres devises, majoritairement des Dollars. Mais il faut dire que le Dollar baisse aussi face à de nombreuses autres devises notamment celles des grands pays émergents qui ont été si détestés en fin 2015 (après avoir été adorés en 2014).

Alors comment se positionner pour 2016 ? Deux possibilités : soit le consensus a raison (mais il est changeant) et ce n’est qu’une mauvaise passe – le Dollar va se reprendre. Soit les signaux actuels ne sont pas dénués de sens et un retournement de tendance s’opére pour un plus long terme. On ne peut anticiper ni son intensité ni sa durée, mais nous pencherons pour une parité EUR/USD revenant sur les 1.20 à assez brève échéance. Il y a tout de même peu de marge pour une vraie appréciation, violente, durable de l’Euro car intrinséquement les éléments ne sont pas réunis : taux directeurs ultra faibles, politique très accomodante, absence de réformes, économie anémique (croissance anticipée autour de 1.5% pour l’ensemble de la zone en 2016)… Cependant la déception sur le Dollar et surtout la crainte des investisseurs de voir la croissance s’essouffler pourrait les amener à revoir leurs allocations d’actifs, avec un effet sur le marché des changes. Et puis n’oublions pas l’essentiel : les grands prévisionnistes des banques prévoient encore il y a peu la parité des taux de change, soit 1 EUR pour 1 USD, voire un Euro encore plus faible. Bon indicateur pour changer d’avis ! Et bon courage !

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